Altura – collection Corpus
Altura est une maison d’édition fondée à Liège en 2022. Elle propose un catalogue ordonné autour de trois axes : le patrimoine au sens large du terme (livres historiques, monographies, guides touristiques) ; les sciences humaines, par la publication d’essais sur une thématique sociétale particulière ; enfin, le livre objet, avec une attention particulière accordée aux techniques d’impression. Publier des textes grand public aux côtés d’ouvrages dits « de niche » : telle est la ligne éditoriale de la maison.
En juin dernier, les Éditions Altura étaient présentes au Marché de la Poésie de Paris à l’occasion du lancement de Corpus, leur nouvelle collection littéraire. Une étape importante pour la maison qui poursuit son engagement au service des auteurs et de la création contemporaine ! [note de l’éditeur]
À ce jour, deux titres ont pris place dans la collection : Bleu comme l’oubli de Karel Logist & Meuse Fleuve Nord de Serge Delaive.
Primaëlle Vertenoeil est la responsable éditoriale de Altura. Passionnée par les livres et les mots depuis toujours, elle a transformé son goût pour la littérature en un parcours de vie engagé dans le monde de l'édition. Charlotte Laroy l’assiste dans sa fonction d’assistante éditoriale.
Il y a dans la poésie de Karel Logist cette élégance du désenchantement qui n’appartient qu’aux coeurs debout. De cafés en terrasses, entre deux averses et quelques souvenirs clandestins, l’auteur nous convie à une traversée de nos solitudes partagées. Avec une ironie tendre et une lucidité parfois tranchante, il explore les bleus de l’âme, les amours qui s’effilochent et ces amitiés qui nous sauvent ou nous désertent. Ses vers, fluides et musicaux, capturent l’instant fragile où la mélancolie devient une fête intérieure, la monnaie des caresses offertes à ceux qui dansent seuls. Karel Logist signe ici un livre intranquille où chaque poème agit comme une cicatrice de lumière sur le quotidien. Un voyage entre nostalgie et espoir, pour tous ceux qui préfèrent l’aventure au regret. [note de l’éditrice]
Karel Logist est un écrivain et poète belge né à Spa en 1962. Il a publié de nombreux recueils de poésie ainsi que des textes en prose auprès de maisons d’édition belges et françaises. Il exerce également des activités de critique littéraire et d’animation d’ateliers d’écriture.
Benjamin Hollebeke est un artiste belge formé aux Beaux-Arts de Liège. Son travail, centré sur le dessin et l’installation, explore les relations entre abstraction, paysage et mémoire. Il a notamment présenté une exposition personnelle à l’Espace Jeunes Artistes de La Boverie en 2025.
Dans Meuse fleuve nord, Serge Delaive épouse le cours du fleuve comme on suit une ligne de vie, de faille et de mémoire. Depuis les sources jusqu’aux terres basses, entre Liège, Sedan, Maastricht et Rotterdam, le poème traverse paysages industriels, villes mélancoliques, enfances en ruine, errances nocturnes et visions intérieures. Le fleuve devient ici une matière mentale, une géographie intime où se mêlent le corps, le temps et le langage. Dans une longue phrase incantatoire, ample et hypnotique, l’auteur fait de la Meuse une figure du destin, de la perte et de la persistance. Chaque détour du courant ouvre une méditation sur ce qui demeure malgré l’effacement des êtres, des lieux et des souvenirs. À travers cette traversée physique et intérieure, l’écriture épouse les remous du monde contemporain autant que ceux de la conscience. Un texte habité, traversé d’ombres, de visions et d’éclats, où la poésie avance comme l’eau : obstinée, fluide, insoumise. [note de l’éditrice]
Serge Delaive est un écrivain, poète et photographe belge né à Liège en 1965. Son oeuvre, nourrie par les voyages et l’exploration du monde, mêle poésie, romans, récits et photographie.
Je n’ai besoin parfois
pour retrouver la paix
qui me tient lieu de joie
que d’un livre intranquille
un soir de solitude
J’y satisfais mon goût
d’écouter le silence
d’une heure sans objet
rare comme l’oiseau
L’ami qui sait cela
sent quel chemin m’isole
Il ne perd pas ma trace
mais grandit dans mon coeur.
---
Qu’ils sautent sous un train ou d’un neuvième étage
ou qu’ils s’ouvrent les veines
dans l’étroite baignoire
d’un meublé insalubre
ils manquent, ceux qui partent sans même prévenir
comme si l’on n’était rien
que les badauds bâtards
témoins de leur départ
Ils vous appellent ami certains soirs sans pudeur
mais n’appellent personne
pour dire leur douleur
quand sonne l’heure sombre
Sans le moindre au revoir ils vous plantent au milieu
de votre vie de merde
et font leur grand voyage
qui ne peut plus attendre
On se trouve égoïste de parler sans connaître
l’angoisse qui décide
des suicides bâclés
de ceux qui vous désertent
On remplace On remplit le trou qu’ils ont creusé
à la place d’un coeur
qui chérissait leurs rires
leurs espoirs et leurs doutes
On surjoue On les pleure ces amants sans amis
ces amis sans amants
ces âmes sans amour
On leur survit sans joie.
---
N’étant pas doué pour
dire ces choses-là
je demeure en mon coin
et des mots à la bouche
Tourmenté je me terre
et passe pour farouche
aux yeux bleus que chacun
joue à la tombola
J’aurais dû m’abstenir
rester dans mes beaux draps
loin des pistes de danse
où des peaux se paluchent
en sifflant des ballons
légers comme baudruches
Je bois mais je diffère
l’ivresse qui viendra
Il est tard Te voilà
qui testes ma vaillance
et ma mauvaise humeur
Tu as posé ton verre
sur le bord d’un piano
que personne n’écoute
Je m’abreuve en silence
gourmand de lendemains
où nous ferions enfin
la preuve de nos corps.
---
La douleur est bonne compagne, jamais revêche, toujours
prête à vous faire la conversation. Même à court de
paroles lénifiantes, elle renverse son échelle après l’avoir
gravie. Elle s’endort à votre chevet avec l’air compassé
d’une garde-malade tarifée, le plus souvent d’un seul oeil.
Il suffit d’un geste pour qu’elle accoure et se rappelle au
corps par une nouvelle secousse pulsatile, rythmique,
aigüe ou térébrante. Parfois, on ose lui demander si elle
est aussi cruellement attentionnée envers toutes les
balafres et toutes les fractures. Comme elle ne répond
pas, on la souffre en silence.
Poèmes extraits de :
Bleu comme l'oubli
Karel Logist ; dessins de Benjamin Hollebeke
Altura, 2026
collection Corpus
Meuse fleuve nord roule en moi comme à travers Liège
son nom de complaintes et de brumes en partance
figure de la pensée cette intuition du temps et de l’espace
solution des eaux saumâtres que la surface aveugle
jusqu’au pont-barrage où échouent les corps suicidés
dans les remous qui les aspirent et les vomissent
le rêve du fleuve conçoit Liège la populeuse
quand le fleuve rêve à nouveau le poème
de même que Liège et chaque rêve éjecté
engendrent à mi-parcours la très vieille Meuse
fleuve nord qui dépourvu de son moyeu
cette roue à aubes si l’on veut
serait évaporée d’elle en tout de son sujet
sans la moindre opportunité de rejoindre
de Liège la jumelle hautaine Maastricht
dont on est jaloux parce que de la fratrie
c’est la plus belle et que tout lui réussit
elle qui dans son nom détient Meuse en Maas
c’est ici ajoutée à mon soi la totalité de moi
entre Herstal et Liège que l’idée Meuse
emplâtre dans le réel de berges et d’asphalte
a frayé dans mon corps composé d’eau
dans mon souffle composé d’eau
ici que son mouvement lancinant
s’est condensé en obsession décorative
une évidence à la fois archiréelle et symbolique
transmutation magique du liquide en abstraction
damiers transitoires en arcs de lumière
ici à Herstal aussi quand l’enfant était enfant
que j’ai appris l’amont l’aval
que tout s’en va s’en vient il ne restera rien
rien de nous rien du tout
puisque nous sommes embarqués à notre insu
ici à Herstal que l’eau dit et tait
la rude sécheresse de nos époques
ici à Herstal que j’ai appris
le choix des rives aux écroulements postindustriels
ici que je renversais le fleuve dans le ciel
où surnageaient les sillages des avions
je tombais tombais tombais
— et des ruines brûleront à côté de ce que nous avions —
mais hypnotisé par la lenteur savante des péniches
ou des barges chassées par les remorqueurs
à l’aube des changements je m’éveillais
dans la rue où j’ai vécu et vu que je vivrai toujours
quoi qu’il m’en coûte à l’aube des départs
ferments de serments mis en germes
rue Louis Demeuse je scrutais la plaque bleue émaillée
depuis ma chambre au numéro trente-neuf
et ce nom s’est fondu en moi pas qu’il soit Louis
bienfaiteur des pauvres et des artistes
mais plutôt de Meuse dont je me vêtais
fleuve nord doublement hermétique
corps étranger recouvrant mon corps
peau contre peau oeil dans l’oeil
imaginaire contre réel lorsque j’y plongeais
sans l’incorporer au risque de m’asphyxier
somme toute une histoire paradoxale
à mi-chemin relatif du bien du mal
le fleuve habitait après le canal là en dessous
passé le pont les yeux fermés
j’écoutais l’eau creuser l’eau
derrière les déguisements du chant
naissait le rythme désaccordé une pulsation
souvent la pluie s’ajoutait au souffle
frémissait dans l’écluse piège à rêves
et désignait le chemin des cadences
je me baignais aux jours insouciants dans la crasse
emporté par le courant puissance invisible
dans les merdes des égouts la pollution des usines
je regardais en contre-plongée le pont Berkendael
suspendu à l’endroit précis où fleuve et canal se frôlent
sur son tablier la voie ferrée unique qu’empruntaient
les trains aux coils chargés de matière en fusion
et la lumière jouait comme des vagues entre les traverses
voie unique soutenue par les poutres d’acier
pont boulonné solide à l’arc doux de son dessin
où j’ignorais qu’un jour se jouerait mon neuvième
destin pendant qu’à mes côtés aux ombres absentes
les rats énormes louvoyaient entre les rejets
entre les déchets conjugués à l’imparfait
(…)
Extrait de :
Meuse Fleuve Nord, seconde matière
Serge Delaive
Altura, 2026
collection Corpus