On n’est pas sérieux·ses : 16 voix de la jeune poésie contemporaine
On n’est pas sérieux·ses : 16 voix de la jeune poésie contemporaine
10 pages au carré, 2025
Co-édition Bruno Doucey
À l'occasion de leur 5ème anniversaire, les éditions 10 pages au carré proposent une anthologie qui rassemble les 16 premières poétesses et poètes publiés par la maison d'édition. Ainsi chacun et chacune s'est vu proposer une "carte blanche" sur 10 pages : poèmes, textes fragmentaires, dessins... tous leurs travaux tendent à donner à découvrir un pan de la jeune création poétique contemporaine francophone.
« Le monde s’embrase, mais les poétesses et les poètes – celleux qui sont présent·es dans ce livre, et bien d’autres encore, qui ont fait de leur langue première celle du poème – luttent pour dompter les flammes. Leurs mots ? Des contre-feux. »
Les 16 autrices et auteurs que nous retrouverons dans ce livre sont, par ordre d'apparition dans le livre : Arthur Scanu, François Bétremieux, Lulla Clowski, Andrea Thominot, Mona Malacar, Corentin Huet, Tom Lévêque, Loréna Bur, Elise Mandelbaum, Selim-a Atallah Chettaoui, Kévin Brechemier, Sophie Courge-Pinna, Émilie Deseliène, Claire-Selma Aïtout, Clémentine Pernot, Amélie Hamad.
[note de l’éditeur]
Poème à Loulou
François Bétremieux
Extrait
T’es partout y’en a partout
de tes mots de tes remarques de tes questions
parce que quand tu reviens tu veux toujours tout savoir tout voir tout entendre
tout savoir
tout comprendre
et quand t’es à Paris tu trouves que tout pue partout
partout les rues les jardins les places la pisse
c’est pas les rues c’est ton nez
il a trop l’habitude de l’odeur des mangues et comme dirait Duras
l’impatience des enfants affamés devant les mangues vertes est éternelle
Mais ce soir on emmerde Marguerite et on n’est plus à Paris
on est assis devant le jardin
sur la terrasse des parents
de retour chez nous
tu sais
derrière la clôture la route d’Audruicq de l’autre côté la route de Watten
au milieu tu connais
le village du bout du monde
Le rôle triste du homard dans le jacuzzi
Andrea Thominot
Extrait
(…)
ce soir pas de télé
je me donne un visage
pour aller voir du monde
on m’a donné un lieu une heure
on m’a promis une fête
je ne sais pas pourquoi
quelle raison à la joie
quel étage quel dress code
et surtout je ne sais pas
ce que je pourrais apporter
c’est toujours pareil quand
je vais quelque part
quand je suis invité
les autres savent
ont leurs habitudes
apportent toujours le même vin
toujours la même histoire
rire de nouveau sinon
une saveur de chips insolite
les autres ont leurs habitudes
toujours le même sourire
la même patience épuisable
quand on écoute l’autre en attendant son tour
le moment idéal pour reprendre la main
Je veux du banal
Selim-a Atallah Chettaoui
Extrait
je désire du banal
qui se répète tous les jours sans jamais vous ennuyer
du banal dont on sait qu’il va recommencer
et dont on attend la répétition avec impatience
comme la raison d’une joie
indétrônable
des potes
des chiens
de la famille
à voir en fin de semaine de journée ou d’année
des personnes
avec qui faire les courses
cuisiner
partir de temps en temps en vacances et peut-être se chamailler sur la bonne
route à prendre ou le repas du soir ou les choses à mettre dans la valise
tout en sachant qu’on s’aime assez pour que ce ne soit pas grave
qu’on pourra se dire qu’on est désolé·e d’avoir été terriblement désagréable
bête et pénible
mais que ça ne fera rien à notre amour
parce qu’on le sait inconditionnel
10 pages de peut-être
Kévin Brechemier
Extrait
peut-être qu’on devrait mettre une cape sur
le dos de tous les chiots, peut-être qu’on
devrait abolir la couleur rouge, ne la laisser
exister que par le sang, peut-être qu’on
devrait commencer toutes nos journées par
du sexe, peut-être que tôt ou tard on arrêtera
d’avoir peur, qu’on pourra garder uniquement
la confiance des petites filles, la confiance de
celles qui débutent.
*
peut-être qu’un enfant n’est rien d’autre qu’un
débutant de l’existence, que si les tartines
tombent du côté de la pâte à tartiner, c’est
pour nous porter chance, peut-être que ma
psy me trouve ridicule parfois, peut-être que
j’ai du mal à lâcher du lest, du mal à perdre
le contrôle et que, tout compte fait, si je ne
mange pas de pâte à tartiner, c’est à cause du
divorce de mes parents, peut-être bien.
Joy of missing out
Émilie Deseliène
Extrait
printemps
il doit bien être six heures trente quelque part
ce matin
de tout et de rien
le soleil fait gonfler les tulipes
le réveil sonne deux fois
à quoi cela sert un réveil
est-ce que je peux m’éveiller
ton visage me réveille
tes deux mains me réveillent
comme on réveille le soleil
comme on lirait un conte
même si je dors beaucoup moins
que les princesses
le soleil arrose les fleurs
je coupe les tiges
et les réseaux
et les fils qui dépassent
de nos vêtements
il y a toujours un petit fil
qui dépasse
de nos écrans
il faut de grands mouvements
de grandes inspirations
tourner sa langue
dans ses poches
une fois sept fois ou mille
tourner les pouces
en courant un peu vite
pour accueillir le soleil
Une après-midi entière de solitude absolue
Amélie Hamad
Extrait
Au début de ma vingtaine j’allais boire des cafés avec une fille
pour laquelle je n’éprouvais pas des sentiments très clairs. Elle
s’intéressait à moi parce que j’écrivais et qu’elle aussi voulait écrire,
mais elle se sentait trop appelée par le monde pour réussir à passer
un·e après-midi seule. Dès qu’elle arrivait dans son petit 9 mètres
carrés au lino piqueté de gris et de bleu, elle en partait. Elle envoyait
des messages pour se réfugier chez quelqu’un qui la sauverait de
passer quelques instants en sa propre compagnie. Quand je buvais
un café avec elle, elle saluait toutes les personnes que nous croisions
comme une élue au conseil municipal. J’avais l’impression qu’elle
détenait un secret qu’elle pourrait m’apprendre, et désormais, je crois
que la réciproque était vraie.