Clément Bollenot
ici
les secondes s’égrènent
lentement
parmi les blancs
les bleus
les gris
des visages filent à la fenêtre
si vite
que l’on croit avoir rêvé
au mur
la grande aiguille est toujours sur le quart
*
l’horizon révèle l’audible
de ce qui se meut dans le silence
accrochée aux doigts-griffes du vent
la route devient chemin
le chemin se perd dans la lande
jusqu’au bord de la falaise
et s’élargit
*
ici
la présence des arbres est insignifiante
les branches
offrent trop de prises au vent
dont la voix puissante
bouscule les certitudes
*
l’horizon c’est le plateau de la table
dissimulé sous une nappe à carreaux
la poussière incrustée
dans chacun des sillons du bois
et l’évidence
jalousement gardée à l’abri des murs
les jours où
les branches s’indignent
jusqu’à griffer les fenêtres
*
ici
le vent sculpte les pierres les êtres
les corps
les cœurs
il ne se repose jamais
fait partie du décor
c’est une voix familière
une voix d’avant la première pulsation les premiers lichens
cette voix restera
lorsque toutes les autres se seront tues
effacées par la tempête
et les grandes marées
*
l’horizon est un appel du monde à s’éloigner du rivage
c’est
le monde sans écran débarrassé des panneaux de signalisation
des balises GPS
des routes goudronnées
c’est là où les feux ne portent pas
où les yeux restent inutiles lorsque la nuit descend
Extraits de : Ici l’horizon / Clément Bollenot ; ill. de Dominique Brisson – Le chat polaire, 2023
18:12
de l’autre côté du mur les lampadaires scintillent
à cette heure-là
le continent palpite encore
les moteurs tournent comme un cœur régulier
vroum vroum vroum
valse à trois temps
feu rouge, feu vert, feu orange
pare-chocs contre pare-chocs
les autos ont quitté le centre, traversent la périphérie, regagnent les
zones pavillonnaires
les campagnes alentours
morceaux de ville sans immeubles
étroitement connectées à leur zone d’attraction
un bus vide patiente au terminus
dans quelques minutes, il repartira vers le centre
longera le fleuve, traversera le pont, déposera quelques ombres
***
18:24
le cadre de la porte est rouillé, la vitre est sale
à l’intérieur, le carrelage est d’origine
c’est crade, plein de traces de chaussures
personne n’est venu faire le ménage aujourd’hui, ni même hier, ni même
avant-hier, ni même
les boîtes aux lettres ferment mal, débordent de publicités même celles
qui portent un autocollant vert
stop pub
passe devant sans t’arrêter, monte deux trois marches, rentre dans
l’ascenseur étroit
quatrième étage
la lumière ne fonctionne plus
éclaire la lampe torche de ton téléphone, attrape ta clef enfonce-la dans
la serrure
il fait noir dans l’appartement
il fait noir, on entend les klaxons, les phares crépitent comme des
stroboscopes
la nuit n’en finit pas de tomber
inédits
le train a quitté la lueur des réverbères. la nuit
efface toute perception. la vitre est aussi noire
que l’encre des heures évaporées.
peut-être les ombres sont-elles la trace de quelque
civilisation. à moins que ce ne soit l’empreinte des
arbres.
nous cahotons dans un tunnel sans bord et sans
fin.
***
elle a toujours rêvé de voir la mer.
quand elle ressent les premières vibrations du
bâtiment, elle s’enferme dans la salle de bain.
dans la glace, son image tremblante apparaît. elle
se déshabille sans se quitter des yeux et entre
dans l’eau.
les secousses se font de plus en plus fortes.
dans la baignoire, l’eau bouillonne, les vagues
submergent le corps qui retient son souffle. en
apnée. le bruit sourd du train arrive étouffé aux
tympans gorgés d’eau.
ça doit faire cet effet-là de boire la tasse pense-t-
elle avant de refaire surface.
l’eau est froide, la baignoire toujours remplie.
au cas où.
***
je rêve qu’un train passe sous mon appartement.
tous les soirs, à la même heure, ses grands yeux
jaunes transpercent l’immeuble qui tremble de
tout son être.
à chaque fois, il vacille un peu plus. j’avais rempli
la baignoire pour le bain. j’ai retrouvé la pièce
inondée. cet endroit n’existe pas.
les secousses s’arrêtent, le silence revient. sous
mon siège, je sens le rail vibrer.
non-lieu.
***
je parle seul, à toute vitesse. je parle fort et je
demande au train de s’arrêter.
je parle seul, à toute vitesse. je crie maintenant.
j’appelle les autres, ceux qui sont partis, je ne sais
où. j’aimerais qu’ils reviennent, elle surtout. je n’ose
pas aller voir dans les autres compartiments, j’ai
peur.
sur l’écran de mon téléphone, batterie faible.
Extraits de : Non-lieu / Clément Bollenot ; ill. de Juliette Choné – L’Ail des ours, 2022 – collection Grand ours
Biographie
Clément Bollenot est né en 1988. Il écrit pour ne pas accepter le monde tel qu’il est et s’intéresse notamment aux marges, aux lieux qui s’échappent. Telle l’île d’Ouessant. Membre du collectif Poétisthme, il milite également pour la poésie à l’école.
Bibliographie
Ici l’horizon / Clément Bollenot ; ill. de Dominique Brisson – Le chat polaire, 2023
Non-lieu / Clément Bollenot : ill. de Juliette Choné – L’Ail des ours, 2022
Demain incertain / Clément Bollenot / Gros Textes, 2018
Recueils collectifs
Entre chiens et loups – Trois Petits Truites éditions, 2021
Un rêve – Éditions de L’Aigrette, 2019
Coup de coeur de Clément - Poésie 1
Treize âges de la vie d’une femme / Marie Rouzin - Le Castor Astral, 2024
Dans ce récit incantatoire, qui célèbre les pouvoirs de la fiction et de la poésie, Marie Rouzin nous fait traverser treize âges marquants de la vie d’une femme. Un texte confession sur les violences sexuelles, géographiques, économiques qui résonne avec le récit de milliers de femmes.
https://clementbollenot.fr/2024/07/16/treize-ages-de-la-vie-dune-femme-de-marie-rouzin/
Coup de coeur de Clément - Poésie 2
Tu es l’avenir / Galina Rymbu ; traduction de Marina Skalova - Vanloo, 2023
« j’ai recroisé mon premier mec
par hasard – j’allais au marché du quartier acheter de la coloration pas
chère et du gel pour les cheveux
et j’ai vu Tolia à côté du magasin Vêtements
en grosse doudoune bleue et en vieux jeans,
un immense poids lourd, qui regardait l’air inquiet
dans je ne sais quelle direction »
https://clementbollenot.fr/2024/12/31/tu-es-lavenir-de-galina-rymbu/
Coup de coeur de Clément - Littérature 1
À la ligne : feuillets d’usine / Joseph Ponthus - La Table Ronde, 2019
À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer. Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.
Coup de coeur de Clément - Littérature 2
Avant de brûler / Virginie DeChamplain - La Peuplade, 2024
Quand vient l’effondrement du monde, sous l’effet des déluges, des canicules et des incendies, deux femmes se rencontrent dans une forêt que les loups ont reconquise. L’une a trouvé refuge avec un compagnon d’exil dans une maison isolée, à l’autre il ne reste que ses trois jeunes enfants épuisés à qui elle veut offrir un lieu où aspirer à plus que se détruire encore. Toutes deux ont en commun des histoires qu’elles ne sont pas prêtes à raconter. Lors de leurs marches en forêt, les deux femmes sont protégées par une biche à l’esprit calme qui les suit dans leurs déplacements. La bête va et vient entre leur abri et la clairière aux cadavres. Elle est la dernière de son espèce et sait le cataclysme qui va causer leur perte.
Dans l’urgence d’une langue orale et indocile, Virginie DeChamplain imagine une post-apocalypse féminine où l’on recueille le présent dans ses plus subtils détails : la profondeur des bleus de la rivière, la texture des premiers bourgeons, les effets de la lumière sur les feuilles des arbres.
Coup de coeur de Clément - Bande dessinée
Voyage aux îles de la désolation / Emmanuel Lepage - Futuropolis, 2011
Pour la mer – afin de la comprendre et de savoir la dessiner –, pour les Terres australes – qui sont comme la promesse d’un temps qui n’est plus –, en mars et avril 2010, pendant plusieurs semaines, Emmanuel Lepage a embarqué sur le «Marion Dufresne», au départ de Saint-Denis de La Réunion, pour faire le voyage dans les T.A.A.F., les Terres Australes et Antarctiques Françaises...
Tout à la fois récit de voyage et reportage dessiné, la bande dessinée d’Emmanuel Lepage donne vie à la beauté hostile des terres de l’Antarctique, ce monde du bout du monde. À tous égards, un album d’une force et d’une densité exceptionnelles.
Coup de coeur de Clément - Cinéma
Princesse Mononoké
Aventure – animation- fantastique
De Hayao Miyazaki
Par Hayao Miyazaki
Avec Billy Crudup, Billy Bob Thornton, Minnie Driver
Synopsis :
Japon, XVe siècle. Jadis protégée par des animaux géants, la forêt se dépeuple à cause de l'homme. Blessé par un sanglier rendu fou par les démons, le jeune guerrier Ashitaka quitte les siens et part à la recherche du dieu-cerf qui seul pourra défaire le sortilège qui lui gangrène le bras. Au cours de son voyage, Ashitaka rencontre Lady Eboshi, à la tête d’une communauté de forgerons, qui doit se défendre contre ceux qui lui reprochent de détruire la forêt pour alimenter ses forges. Parmi ses pires ennemis se trouve San, une jeune fille sauvage élevée par des loups, aussi appelée "Princesse Mononoké", la princesse des spectres...
Coup de coeur de Clément - Danse / Cirque
Blizzard
Compagnie FLIP Fabrique
Avec Blizzard, FLIP Fabrique vous emporte dans un voyage fou, poétique et tendre en plein hiver, et vous invite à vous perdre dans un instant d’émerveillement complet. Avec des artistes au sommet de leur art et une poésie visuelle hors du commun, Blizzard promet de tout souffler sur son passage.
Et si l’hiver avait pris toute la place?
Pas seulement dehors, dans les rues et les champs
Mais aussi dans les maisons, les chambres à coucher
Sous nos habits et jusque dans nos cœurs.
Tout, absolument tout enfoui sous la neige
Embrouillé par une tempête blanche.
Le vent du nord figeant le temps à mesure qu’il s’écoule sur nous.
Est-ce que ce serait une catastrophe
Ou une chance de recommencer,
De réparer nos erreurs?
Une page blanche
En forme de blizzard.
Coup de coeur de Clément - Musique 1
Ghosts – Hania Rani
Hania Rani, née Hanna Raniszewska le 5 septembre 1990 à Gdańsk, est une pianiste, compositrice et chanteuse polonaise. Son style est expérimental et puise dans la musique traditionnelle polonaise de même que dans la musique islandaise, selon ses propres dires. Ainsi, des compositeurs comme Yann Tiersen, Agnes Obel, Nils Frahm ou Ólafur Arnalds, entre autres, sont quelques-uns des contemporains qui l'inspirent. Elle se dit également influencée par le jazz, qu'elle découvre durant les études secondaires dans sa ville natale de Gdańsk, par la musique classique, qu'elle a étudiée à Varsovie, et la musique électronique, qu'elle redécouvre en s'installant à Berlin.
Coup de coeur de Clément - Musique 2
Re : Member – Olafur Arnalds
La mémoire joue parfois des tours. Le quatrième album solo d’Ólafur Arnalds 're:member' transporte l’auditeur à travers différentes humeurs et émotions, l’emmenant dans de nombreux paysages musicaux. Arnalds ajoute sans filtre toutes les influences qu’il côtoie (électro, rock et hip hop) tout en faisant éclore et jaillir le son propre à son œuvre. On y retrouve son travail de composition, la musique de film ou la pop.
Pour ajouter également un son nouveau, suite à un accident de voiture qui lui a valu des séquelles aux mains, Arnalds développa pendant deux ans un algorithme pour contrôler par ordinateur deux pianos droits. Ainsi, ce système lui permet d’aller au bout de son désir créatif sur cet instrument, offrant une ampleur incroyable à chaque composition de l’album. 're:member' est une continuité à l’inventivité d’Arnalds, ne cessant de se mouvoir et ne lassant jamais l’auditeur.