Gaëlle Fonlupt
PARA BELLUM
Souvent tu envisages l’amour
comme certains généraux la guerre
obsédé par la perte
la conquête possible, la victoire jamais sûre
ta main d’homme aligne les femmes
comme hier celle de l’enfant
soldats de plomb et chevaux miniatures
si l’une tombe il en restera
toujours une autre
pour te relever sur-le-champ
pour l’enfant jamais né
j’avalerai la guerre
dans ta main je serai une armée
***
UNE ÎLE
C’était une île
nous deux
ou juste un dessin d’enfant
nageant coulé liquide
mort muet
ventre en l’air
bois flotté
jeté à la rivière
maintenant immobile
retourné
corps ligneux
durci vieux jusqu’aux dents
œil cousu
peut-être juste un crocodile
avec une larme pour deux
***
POSTHUME
Je nous ai veillés avec la patience du jardinier
comme si nous avions l’éternité pour éclore
J’ai voulu poser ma main muette sur ta fièvre
– elle brûle encore
j’aurais aimé que tu m’envisages
comme celle-
là
que tu plonges ton regard au-delà des lèvres
par-dessus mon épaule
que ton œil soit aimant sans pitié
que tu prennes ma main
que tu m’exhumes
c’était notre trace une partition ta foulée
que je cherchais dans ces vers mal taillés
jetés aux linceuls des nuits sans toi
mais tu regardais ailleurs
tu as fait de moi une impasse
– ma vocation seule –
sous un ciel ivre blanc de mélancolie
il me semble que je t’écris
d’une main posthume
– ici chaque silence m’efface
***
PARS
Danse et ne m’écoute pas
ne viens pas ici déposer ta présence elle m’écroule
ne lance pas tes mots d’amour fugaces
ces galets lisses me ricochent le flanc
avec ton poignet agile dans ce geste déjà fini
ta trace éconduit toutes les lunes
dans mes cheveux tes mots se vrillent
je ne peux pas faire autrement
prends garde, je t’attache
quand j’embrasse tes genoux
n’écoute pas mes larmes
elles mouillent ton élan, perceront tes chevilles
danse et pars
tu ne te retourneras pas
mais sache : de là-bas
on ne revient jamais vraiment
***
À LA CHAUX DE NOS SILENCES
Ma bouche ne sait plus
mes mots ne peuvent rien
je ne sais plus faire
plus rien faire que ça
empiler le passé sur les saisons
avorter le printemps dans l’été
lisser la mémoire au fer rouge
à repasser les trous les ronces les horizons
blanchir mes nuits à la chaux de nos silences
ceux qui hurlent en dedans
ceux qui s’accrochent dans la portée du ventre
(silences) se cherchent entre le soupir et la
pause
mais ne se taisent jamais vraiment
ils se frottent blancs vifs brûlés
aux murs où balancent nos échos
lambeaux de chairs
pendus aux crocs de tout ce tout ce qu’on
aurait voulu mais qu’on n’a pas osé
ils s’agitent possédés
corps qui tremblent de n’être empoignés
œil entrecuisse desséchés
silence silence blanche la nuit blanche ronde
il faudra bien que les doigts trouvent
il faudra bien que je me fasse dormir
pas rêver non pas je n’espère même plus l’obscurité
juste un peu de clarté humide
une pensée qui descelle la commissure
les doigts viendront au moins
précipiter le naufrage
remuer les sédiments
jusqu’à cette île à la tiédeur d’oiseau
un chant plus loin
l’aurore mouille ensablée l’embouchure
***
Extraits de : À la chaux de nos silences / Gaëlle Fonlupt ; fusain d’Alexandre Hollan – Éditions de Corlevour, 2023
Biographie
Gaëlle Fonlupt est poétesse et romancière. Elle est née en Savoie en 1980. Elle a grandi sur les bords de Loire puis, en Bretagne. Après des études de Sciences politiques, elle s’engage dans l’humanitaire en Asie. De retour en France, elle travaille à l’hôpital puis, dans une juridiction. Son premier roman, Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall, paraît en 2020 (Éditions d’Avallon, 2020 – finaliste du prix « Les Talents de demain » 2020 et du Prix Lectures Plurielles / Zota-Olympe de Gouges), elle arpente les lisières de la folie. En exil perpétuel, c’est en poésie qu’elle cherche ses racines. En 2021, elle a été lauréate du Puy Poétique et a fait partie de la sélection Nouvelles Voix d’ici de la Maison de la Poésie Jean Joubert (Montpellier). Son premier recueil, À la chaux de nos silences, paru en janvier 2023 aux Éditions de Corlevour (sélection Prix Apollinaire Découverte 2023, sélection Prix Ganzo Révélation, Sélection Prix du Premier recueil de la Fondation Labbé pour la poésie) a été distingué par le Prix Max Jacob Découverte 2024. Elle est membre du comité de lecture de la revue de poésie La Forge et publie dans diverses revues dont Terre à Ciel, Phoenix, Poésie Première, Europe.
Elle a traduit l’essentiel de la poésie de Ron Rash dans un ouvrage intitulé Réveiller les morts (Éditions de Corlevour, 2024).
Bibliographie
Réveiller les morts / Ron Rash ; traduction de Gaëlle Fonlupt – Éditions de Corlevour, 2024
À la chaux de nos silences / Gaëlle Fonlupt – Éditions de Corlevour, 2023 (poésie)
Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall – Éditions d’Avallon, 2020 (roman)
Coup de coeur de Gaëlle - Poésie 1
Les obscurcis / Vénus Khoury-Ghata - Mercure de France, 2008
« [...] Les obscurcis dit-on reviennent sur l'envers des chemins
déplacent des objets familiers
tirent des tables
empilent des chaises
secouent le contenu des miroirs
puis traversent dans un cri les maisons qu'ils habitèrent et celles qui les habitent
Peut-être que la lune est soleil nocturne répètent-ils nuit après nuit
que l'ombre de l'érable est femme aux bras interminables
peut-être sommes-nous arbres récalcitrants
forêt crayeuse
et ceux qui détiennent le jour sont des obscurcis [...]»
Coup de coeur de Gäelle - Poésie 2
Poèmes sans vergogne / Marta Petreu ; traduit du roumain par Odile Serre, Alain Paruit et Ed Pastenague
Éditions Le Temps qu’il fait, 2005
« Oui. J’ai fait l’amour avec eux. Et certains peu
m’ont donné du plaisir
Oui. Ils ont pénétré ma chair et mon esprit
Indemnes je les porte tous en moi
je les retiens dans mon cerveau comme en un sarcophage
je les compte comme les perles sur un fil
je les place par âge par manie je les punis je les absous pour la neuvième fois
Regarde-les. Ils t’appellent
ils te tenteront toi le jeune homme l'animal gracile :
ils veulent t’humilier te consoler me vendre à toi gratis
ils veulent – bienveillants – te prévenir ils veulent te murmurer
à l’oreille
ce que tu subiras si tu couches avec moi
Eux. Mes hommes. J’ai goûté leur salive
Regarde-les. Mais me vendre n’est pas nécessaire
Je te dirai avec volupté ce qui arrivera : ton sexe brûlant
ton sang ta salive ou bien ton sperme
et – si tu pleures sur mon ventre comme d’autres – tes larmes
ruisselant si rondes
je changerai oui tout cela
en encre
Oh. Mon amour. L’encre avec laquelle j’écris sans vergogne des
poèmes »
Coup de coeur de Gaëlle - Peinture 1
Marc Chagall
notamment Les Ponts de Seine
Marc Chagall (Moïche Zakharovitch Chagalov) est un peintre et graveur né le 7 juillet 1887 à Liozna dans la voblast de Vitebsk en Biélorussie (alors Empire russe). Naturalisé français en 1937, il meurt en 1985 à Saint-Paul-de-Vence où il est enterré. Il est considéré comme l’un des plus célèbres artistes installés en France au XXè siècle avec Pablo Picasso. Son oeuvre, sans se rattacher à aucune école, présente des caractéristiques du surréalisme et du néo-primitivisme. Inspirée par la tradition juive, la vie du shtetl (village juif en europe de l’Est) et le folklore russe, elle élabore sa propre symbolique, autour de la vie intime de l’artiste. Chagall s’est essayé, outre la peinture sur toile, à la gravure, à la sculpture, à la céramique, à la poésie, à la peinture sur vitrail, sur émail…
L’imaginaire de Chagall est aussi habité de musique et de musiciens. La musique donne à ses toiles et à son univers une dimension émotionnelle unique et intense. Le monde onirique qu’il évoque est coloré et vibrant de musiques.
Selon lui, le cubisme "est ce qu’il y a de plus élevé dans l’art français". Paris est un peu comme sa deuxième ville natale mais, il n’oublie pas ses origines russes. Même lorsqu’il peint les ponts de la Seine ou la tour Eiffel, on peut quand même reconnaître des éléments de décor inspirés de ses souvenirs d’enfance qui ne le quitteront jamais. Son voisin, à Paris, n’est autre que Guillaume Apollinaire, il lui dédiera l’une de ses toiles, tout logiquement appelée Hommage à Apollinaire.
Coup de coeur de Gaëlle - Peinture 2
Albert Woda
Albert Woda, né le 19 novembre 1955 à Nice, est un peintre et graveur français. Il apprend le dessin et la gravure à l'école municipale puis à l'école nationale des arts décoratifs de Nice (aujourd'hui à la villa Arson). Il enseigne la gravure (en 2004). Graveur en taille-douce, il est aussi imprimeur et éditeur (après avoir créé les Éditions de l’Eau au début des années 1980) à Tordères, puis à Reynès, dans les Pyrénées-Orientales (en 1989). Cette maison d'édition se spécialise dans les livres d’artiste, mêlant l’écriture à la gravure, à la photographie ou à la peinture. Il a ainsi illustré, avec des gravures à la manière noire ou à la pointe sèche, des textes d'Edgar Allan Poe, Federico Garcia Lorca, Lao Tseu, mais aussi des auteurs vivants (André Chouraqui, Jacques Lacarrière, Daniel Thibon, Sophie Braganti, Salah Stétié, Stephen Romer, Zéno Bianu, Luis Mizon). Il est illustrateur aux éditions Al Manar.
Coup de coeur de Gaëlle - Théâtre
François d’Assise de Delteil
interprété par Vincent Perret dans une mise en scène de Jean-Pierre Albe
François, originaire d’Assise, était homme avant d’être saint. Surgi dans un monde encore aussi neuf qu’il est déjà vieux, à la nature éternellement renouvelée, il s’extasie à la mode païenne des mille et une merveilles de la Terre, au XIIe siècle après Jésus-Christ. Face à l’alternative de l’héroïsme guerrier et à la mort qu’il répand ou du confort d’un commerce sans relief, il tombe gravement malade, quitte père et mère, et dédie sa vie à un être transcendant auquel il sacrifie tout.
Coup de coeur de Gaëlle - Cinéma
L’odeur de la papaye verte
Drame, Romance de Tran Anh Hung | Par Tran Anh Hung
Avec Tran Nu Yên Khê, Man San Lu, Truong Thi Loc
Titre original Mùi du du xanh
1993
Synopsis :
À travers l'histoire de Mui, petite paysanne servante dans une famille de la ville, évocation d'une vie de femme traditionnelle vietnamienne.
Coup de coeur de Gaëlle - Musique 1
Sound of silence / Simon & Garfunkel
Simon and Garfunkel est un duo de folk rock américain formé à Forest Hills, dans le Queens à New York, composé de Paul Simon et Art Garfunkel. Les deux artistes se rencontrent en 1953 et commencent à jouer ensemble sous le nom de Tom and Jerry. En 1957, ils connaissent leur premier succès avec la chanson Hey Schoolgirl, mais ce succès reste ponctuel, et les deux jeunes gens poursuivent leurs études universitaires. Ils se retrouvent en 1963, animés par un intérêt commun pour la musique folk et signent un contrat avec Columbia Records. Leur premier album, Wednesday Morning, 3 A.M., est un échec commercial à sa sortie en 1964, ce qui entraîne une séparation temporaire du duo. Cependant, en 1965, une version réarrangée de leur chanson The Sound of Silence connaît un grand succès et atteint la première place du Billboard Hot 100, ce qui permet au duo de se reformer. Simon and Garfunkel sont considérés comme des figures emblématiques de la contre-culture des années 1960, et leur musique reste influente à travers les décennies. Après leur séparation, le duo s'est reformé à plusieurs reprises, notamment lors d'un concert à Central Park en 1981, devant plus de 500 000 spectateurs.
Sounds of Silence est le deuxième album du duo Simon et Garfunkel, paru en 1966. La chanson-titre, déjà présente sur leur précédent album Wednesday Morning 3 A.M. dans une version acoustique, fut leur premier succès.
https://www.youtube.com/watch?v=1x2s9-wxLpQ
Coup de coeur de Gaëlle - Musique 2
Chaconne – Partita n°2 BWV1004
La deuxième Partita pour violon seul de Jean-Sébastien Bach, en ré mineur BWV 1004 a été écrite entre 1717 et 1720, et certains élèves de Bach ont suggéré qu’elle fut écrite en mémoire de sa première épouse Maria Barbara Bach. La partita compte cinq mouvements : Allemande, Courante, Sarabande, Gigue et Chaconne.
Cette partita est remarquable notamment par la Chaconne finale. D’une durée de près de quinze minutes en continuité, elle constitue le mouvement le plus long de toutes les sonates et partitas pour violon seul de Bach et comprend des passages d’une variété et d’une richesse saisissantes. Un thème commun est partagé entre les quatre premiers mouvements. L’Allemande insinue un thème à la basse qui continuera à « hanter » toute la pièce, jusqu’à la Chaconne, qui le dévoilera pleinement ; tandis que les quatre premiers mouvements sont le reflet de la suite des danses baroques allemandes, le caractère sombre de l’ensemble de la pièce est accru par la monumentale Chaconne qui termine l’œuvre.
https://www.youtube.com/watch?v=ngjEVKxQCWs