Marie-Hélène Voyer
nous battons la campagne
nous les vlimeuses les filles de fermiers les pauvresses
du bout du rang nous avançons libres dans les lumières
lentes farouches dans les foins foulés nos crignes sont
coiffées de toques de chardons de pétards de silènes et
d’herbe à dinde nous sommes les petites gueuses les
garçonnes les gouailleuses pleines d’entrain
les enfants maigres de toutes les grâces refusées
***
il faut s’échapper
courir à la brunante le front embrumé de fièvres courir
plus vite que le temps qui s’empare de nos corps plus
vite que les jours qui s’entassent dans nos gorges il faut
chasser les ombres bourdonnantes de la peur comme
on chasse les brûlots
nos cris montent dans le baissant du jour
égrènent les nuées folles d’un siècle de corneilles
***
je pense souvent à vous
à moi dans la continuité de vous
au curieux maillage de nos voix
dans l’écho de vous
***
nos mères
belles et intouchables comme des bécasses
elles brûlent leurs ailes, se coupent les ergots
et saignent leurs rêves sans broncher
***
parfois une faim étourdissante
gronde au fond de nous-mêmes
saper soupe écumeuse
bâfrer tripailles à la crème
sucer mie saucée mélasse
chaque jour nos assiettes ébréchées
donnent un goût de fêlure
à tout ce qu’on mange
***
surtout ne pas rêver à ma mère
cette femme de cendre qui s’effondre
dans la maison de pierres
***
j’apprends à vivre rieuse
dans l’ombre portée de mes mortes
chaque jour je dessine mon visage de femme
sur mon visage de fille
je m’invente des yeux très grands
pour mieux finasser avec la mort
***
nous ne sommes rien
que des corps creusés d’ombres
les greniers accueillent nos restes
inconsolables
***
tu disais il faut être humbles et oubliables
effacer nos traces toujours
***
d’elle je ne garde
qu’un livre de recettes illisibles
combien de larmes, déjà
pour faire un gâteau
des anges ?
***
sous la surface
mes jambes inventent
des remous inconsistants
des désirs naissants
qui appellent
de nouvelles fêlures
où me loger
***
Je veux pouvoir toujours dire nous.
Tout est là.
Nous sommes infusées d’espoir inédits. Nos corps sont
multiples, ordinaires et fiers. Nos vies se nourrissent
d’images élémentaires. Nous habitons une joie intacte.
Nous cueillons des fruits rouges pour qu’on les avale.
Nous voulons vivre justes. Nous refusons d’abandonner
d’autres corps à la famine du monde. Nous faisons
naître des formes de la multiplicité qui nous façonne.
Nous faisons naître des images de nos soifs désirantes.
***
Les souhaits tristes sont peut-être les plus doux.
Extraits de : Mouron de champs / Marie-Hélène Voyer – La Peuplade, 2022 – Collection Poésie
Biographie
Marie-Hélène Voyer est née au Québec en 1982. Elle enseigne la littérature. Poétesse et essayiste, elle se décrit elle-même comme une hantée sereine, elle mène ses chantiers d’écriture autour des thèmes de la ruine, du territoire et de l’inquiétude. Elle a publié Expo habitat à La Peuplade en 2018. Mouron des champs est son quatrième livre.
Bibliographie
Mouron des champs / Marie-Hélène Voyer – La Peuplade, 2022 (poésie)
L’habitude des ruines : le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec – Lux, 2021 (essai)
Terrains vagues : poétique de l’espace incertain dans le roman / Marie-Hélène Voyer – Nota Bene, 2019 (essai)
Expo habitat / Marie-Hélène Voyer – La Peuplade, 2018 (poésie)