Carino Bucciarelli
Encore devant moi tout ce temps pour craquer des
allumettes
marcher sous la pluie
ou manger dans de petits restaurants populaires
toute l’eau du monde je l’ai bue
la plus boueuse la plus claire avec la même soif
la ville où je suis né demain va périr
les bas-fonds en premier où plus d’un poète est mort
ensuite les pieds des gratte-ciel se lézarderont
sous les fenêtres donnant dans les ruelles
des enfants éclateront de rire
les lecteurs de Paris Match réajusteront leurs
appareils auditifs
étonnés de voir aux étalages les prix grimper à cette
vitesse
***
Les idoles me ressemblent
j’ai pour preuve
le regard blanc
une âme
une corde de violon trop tendue
les idoles mangent dans la main
des mendiants
des mets sans odeur
volés
dans les replis les plus pauvres de mon intestin
tous ont appris
cette infortune
des doigts désobligeants
ont roulé ma peau
offrant aux indélicats
la chair nue d’un saint
pourtant
j’existe
reflet dans un peu d’eau
***
Là où je ne suis pas je suis
une montagne un galet une fourmi
qui m’envie
j’avoue l’échec d’être une pierre
dans l’eau claire d’une fontaine
la ville ouvrière a fait en une nuit cet animal qui
toussote
ce morceau de pain cette pluie
à la fois je suis cela
et rien de tout cela
et coupable et innocent
d’être et de ne pas être
personne ne recommencera
sous le même ciel
l’aventure de naître
avec deux bras deux jambes
et la malice meurtrière
d’avoir une âme
***
Je ne me sépare jamais de moi-même
ainsi toujours je me suis à la trace
comme peut le faire un chien pour son maître
dont l’odeur est devenue la deuxième partie de sa vie
il m’arrive évidemment de m’entendre proférer
quelques imbécillités
ce n’est pas rare je rencontre tant de mes semblables
comme je me félicite alors de ne pas m’être perdu
de vue
je peux le soir venu exiger de moi des explications
pourtant passer le plus clair de mon temps
à marcher dans mes propres pas
peureux de ce qui adviendrait
dans un moment d’inattention
est le plus fatigant des métiers
un jour je deviendrai de l’eau
afin de m’évaporer
***
Nous logeons froidement dans notre langage
une série d’animaux familiers
nous n’avons rien trouvé d’autre
ils se contentent les bons petits
de ce misérable habitat
afin de nous servir au mieux
alors nous ouvrons des bouches incrédules
et les voilà qui se libèrent
dans nos conversations
l’espoir de trouver un peu de chaleur
au cœur de l’été
ne les quitte pas
ni déçus ni satisfaits ils s’évanouissent
aussi frileusement qu’ils ont vécu
nous habitons nous-mêmes
notre langage
partageant avec la faune de notre verbe
des chambres glacées
où des miracles se produisent
***
Je descends en haut
je monte en bas
sur les épaules toute l’impuissance de notre langage
incapable mon cœur
de te donner rendez-vous
ne sachant nommer un seul endroit
où tu puisses me retrouver
je ne sais où je suis
puisque je n’y suis pas
tu me trouveras donc partout où je ne vais jamais
nulle part ainsi nous ne serons dans l’obligation
d’échanger nos propos
l’incohérence étant le pire ennemi de l’amour
Extraits de : Singularités / Carino Bucciarelli – L’Herbe qui tremble, 2020
Qui me nomme
assure une naissance
Le souffle de ma pensée
détruit ma pensée
Ainsi je germe sans arrêt
dans chaque motte de terre
absente du sol aseptisé
de ma chambre
Le souffle de la parole
balaie la parole
communiquant à ma langue
une extension nouvelle
***
Nous étions peu nombreux
autour d’une table trop grande
des hommes des femmes éparpillés dans les années
qui nous séparaient
les chaises vident marquant les heures et les espaces
Personne ne prenait la parole
elle était devenue inutile
les regards suffisaient pour partager
ce qui restait à partager
Que restait-il ?
l’absence d’un proche
l’absence d’un lointain
Cela faisait beaucoup
autour de la table où les mains
ne pouvaient plus se toucher
où les lèvres se tenaient loin des visages
***
Revêtu de pierre
je traverse les couloirs d’une maison inconnue
La roche ne pèse d’aucun poids sur ma personne
il m’est aisé de déambuler dans une demeure
où je ne connais aucun des habitants
Je ne croise d’ailleurs personne
Pourtant
je partage brusquement ma table
avec un convive habillé de pierre tout comme moi
Est-il homme ou femme ?
moi-même ou une autre personne ?
il m’est impossible de le savoir
dans cette demeure sans miroirs
On ne nous a pas servi de repas
En avons-nous d’ailleurs besoin
revêtus de schiste comme nous le sommes ?
Manger reste l’apanage des vivants des utiles et des affamés
Nous ne sommes rien de tout cela
Extraits de : Revêtu de pierre / Carino Bucciarelli – Les chants de Jane : bimestriel du Grenier Jane Tony – Mars / Avril 2023 – n° 36
Biographie
Carino Bucciarelli est poète, novelliste et romancier. Il est né en 1958 dans la région de Charleroi où il réside toujours. Ancien membre de l’équipe du Fram pilotée par Karel Logist et Serge Delaive, ses livres voient se développer un univers singulier à l’imagination féconde. Il pratique avec brio l’humour noir et l’absurde tout en faisant économie de la langue et tout en ayant le sens de la formule qui fait mouche.
Issu d’un milieu d’ouvriers immigrés italiens, ses origines sociales l’amènent à suivre une scolarité essentiellement tournée vers l’apprentissage technique. Il confesse lui-même découvrir l’univers de la littérature « par hasard ». Une découverte qui le passionne. D’une grande curiosité intellectuelle, il découvre Kafka, Lautréamont, Michaux, Garcia Lorca ou encore, plus tard, Yannis Ritsos et Constantin Cavafy. Il a alors la sensation de découvrir une famille de créateurs. Ses premiers essais poétiques sont bien accueillis dans des revues. Il a travaillé dans l’enseignement technique et professionnel comme enseignant de pratique en mécanique productique. Il se consacre aujourd’hui pleinement à l’écriture.
Il est aussi membre du conseil d’administration de l’AEB (Association des Écrivains Belges de langue française) et du comité de rédaction du Journal de poètes. L’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique lui a décerné en 2020 le prix Lucien-Malpertuis pour l’ensemble de son œuvre poétique.
Bibliographie
Poésie
Singularités / Carino Bucciarelli – L’Herbe qui tremble, 2020
Poussière / Carino Bucciarelli – L’Arbre à Paroles, 2019
Dialogues anonymes ; suivi de, Histoire d’une chute vers le sommeil / Carino Bucciarelli – Edifie - Collection maelstrÖm, 1998
Conversation dans une chambre d’Europe / Carino Bucciarelli - L’Arbre à Paroles, 1993
Un ami vous parle / Carino Bucciarelli - L’Arbre à Paroles, 1988
Le jour d’Attila / Carino Bucciarelli - L’Arbre à Paroles, 1985
Romans
Nous et les oiseaux / Carino Bucciarelli – M.E.O., 2021
Mon hôte s’appelait Mal Waldron / Carino Bucciarelli – M.E.O., 2019
La femme de sel / Carino Bucciarelli – L’Âge d’homme, 2001
Samuel est mort / Carino Bucciarelli – L’Âge d’homme, 1999
La main / Carino Bucciarelli – Luce Wilquin, 1996
Nouvelles
Petites fables destinées au néant / Carino Bucciarelli -Traverse, 2022
Quinze rêves / Carino Bucciarelli – Bleu d’encre, 2020
Dispersion / Carino Bucciarelli – Encre rouge, 2018
L’inventeur de paraboles / Carino Bucciarelli – Luce Wilquin, 1997
Coup de coeur de Carino - Poésie 1
Ariel / Sylvia Plath Gallimard, 2009 Collection Du Monde entier
Ariel, génie de l’air de La Tempête de Shakespeare, est aussi le nom du cheval blanc que montait à l’aube dans le Davon, en Angleterre, l’une des plus extraordinaires poétesses du XXè siècle, Sylvia Plath, aux derniers mois de sa courte vie. Ariel, borne décisive marquant un « avant » et un « après », parole intense jusqu’à la rage parfois, question de vie ou de mort. Ariel, jusqu’au bout, l’extrémité du dernier souffle. [Note de l’éditeur]
Extrait : Papa – traduction de Valérie Rouzeau
(…)
Tu es devant le tableau noir, papa
dans cette image que je garde de toi,
une crevasse au menton au lieu de ton pied
Mais pas besoin du diable pour cela, non pas moins
que cet homme noir qui déchire en deux mon joli cœur rouge
J’avais dix ans quand ils t’ont mis en terre.
À vingt ans j’ai tenté de mourir
et de revenir en arrière, en arrière, en arrière vers toi.
je pensais que les os le permettraient enfin.
(…)
Il y a un pieu dans ton cœur noir et gras
et les gens du village ne t’ont jamais aimé
Ils dansent sur toi et te piétinent.
Toujours ils ont su que c’était toi.
Papa, papa, toi salaud
je suis passé au travers.
Coup de coeur de Carino - Poésie 2
Pavot et mémoire / Paul Célan ; traduit de l’allemand par Valéry Bret - Gallimard, 2009 - Collection Du Monde entier
C’est après la publication de La rose de personne (Die Niemandsrose, en 1963, que Paul Célan écrit les poèmes de ce livre. En avril 1967, quelques mois avant la parution de Renverse du souffle (Atemwende), Célan écrit à son fils : “Tu sais, je pense qu’un nouveau recueil de poèmes doit paraître en septembre aux Éditions Suhrkamp (mon nouvel éditeur à Francfort), c’est une date importante dans ma vie, car ce livre, à plusieurs égards, dont avant tout celui de sa langue, marque un tournant (dont les lecteurs ne pourront pas ne pas se rendre compte)”. Atemwende paraît pour la première fois en français.
Extrait :
Au bleu qui cherche encore son œil je bois le premier.
Je bois aux traces de tes pas, et je vois :
tu roules entre mes doigts, perle, et tu grandis.
Tu grandis comme ceux que l'on oublie.
Tu roules : le grêlon noir de la mélancolie
tombe dans un linge, de signes d'adieu tout blanchi.
Coup de coeur de Carino - Musique 1
La musique occupe une place primordiale dans le cheminement de Carino Bucciarelli. Il a appris l’écoute de la musique avec la vague « Prog rock » des années 70 jusqu’au classique (surtout contemporain). Carino Bucciarelli est également fan de jazz.
Keith Jarrett
Keith Jarrett, né le 8 mai 1945 à Allentown (Pennsylvanie) est un musicien américain. Il est à la fois pianiste, organiste, claveciniste, saxophoniste, flûtiste, percussionniste, compositeur et chef d’orchestre. Il a œuvré autant dans le jazz que dans la musique classique.
https://www.youtube.com/watch?v=K1DjminYtg8
Coup de coeur de Carino - Musique 2
Mal Waldron
Malcolm Earl Waldron, dit Mal Waldron, né en 1925 à New York et décédé en 2002 à Bruxelles, est un pianiste et compositeur de jazz américain. Très influencé par Thelonious Monk, il est principalement connu pour ses collaborations avec Billie Holiday, Eric Dolphy et Charles Mingus. Il a également joué avec Jeanne Lee, John coltrane, Clifford Jordan, Booker Little, Steve Lacy ou Archie Shepp.
https://www.youtube.com/watch?v=5wYyMG2KerQ
AEB (Association des Écrivains belges de langue française) : https://www.ecrivainsbelges.be/news/1050/78/Bucciarelli-Carino/d,details_news
L’Herbe qui tremble (éditions) : https://lherbequitremble.fr/livres/singularites.html
Le Carnet et les Instants : Singularités (recension) : https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/06/26/bucciarelli-singularites/#more-32234