Logo BL'A Braine l'Alleud

Page de poésie

La page Poésie vous propose de découvrir des poètes contemporains. Avec l'accord et l'aimable collaboration des auteurs.


Serge Delaive




 © Serge Delaive


La dernière voix (inédit)

Mais ce sera mourir sans cesse
renaître à force aux forceps
puis mourir une dernière fois
dans le silence et dans l’oubli
mais ce sera mourir sans cesse
la dernière tétée
la dernière cigarette
la dernière lecture à ton enfant
la dernière bouchée de chocolat
le dernier sexe en elle
le dernier journal de classe plastifié
le dernier trajet au volant
la dernière rencontre avec cet ami
plus revu depuis à qui la faute
ces dernières fois sans prévenir
mais surtout la dernière voix
la dernière fois que cette voix en toi
cette tessiture intime cette vibration
jeu d’orgue comme une signature
première empreinte écrasée par la mémoire
la dernière fois que tu entendis cette voix
égarée maintenant dans le vacarme
où se désincarnent le silence et l’oubli
de ces âmes éloignées par
le balancement du pendule
ceux qui sont revenus à la mort
celles qui t’ont quitté parfois
c’était toi à ton actif ou ton passif
la dernière voix une dernière fois
puis survivre parmi les disparus
les en allés les amantes perdues
une dernière fois leur dernière voix
dont le souvenir absent se prolonge.

Les trois prochains poèmes sont extraits de :
Latitudes de la dérive – Tétras Lyre, 2018

Coordonnées, corps et âmes

Que sommes-nous sinon
des positions sur la sphère
degrés minutes secondes d’angles
intersection de méridiens et de parallèles
qu’épient l’ellipse des satellites
ponctuations organiques sans cesse immobiles
sur l’abscisse d’un instant donné
y compris aux pôles où d’une simple volte
nous franchissons chaque fuseau horaire
chacun d’entre nous figé scruté
en coordonnées géographiques
quand seuls nos regards et notre pensée
se déplacent derrière le mystère apparent du réel
placés entre les dimensions du temps
de la distance et de la lumière chaotiques
regards qui involuent en matières sublimées
dont aucun GPS ne garde trace
alors que nos corps voraces
s’agglutinent et se désagrègent
en mouvements désordonnés
que le vase brisé des mots ne pourra former
sauf parfois ceux génériques
d’amour ou de guerre
soit des synonymes antinomiques
pareils aux lignes qui nous englobent
avant de s’ajuster aux pôles
et de prendre situation
dans l’infini achevé des cercles ?

Prémices à l’envers

Amour
dépêche-toi de t’en aller
avant d’avoir saccagé
le peu qu’il nous reste
soit une addition de moments volés
soustraits à des aubes éventuelles
Amour
ne tarde pas à t’en aller
avant d’avoir laissé grandir
tout ce qui nous ronge
au point de surpasser nos corps immenses
maintenant que nos chairs sont tristes
Amour
dépêche-toi de t’en aller
si tu prends à gauche
je croiserai la droite
puis la jonction s’effacera
derrière le premier virage
d’une route à nouveau périlleuse
Amour
ne tarde pas à t’en aller
avant que je m’en aille
puisqu’il faut que toujours j’augmente
dès lors cessons le jeu idiot
de la patience mobile
qui s’étale sur le temps
de deux ou trois vies
Amour
pars pendant mon sommeil
emporte tout ce que tu voudras
et veille s’il te plaît à ce que tes pas
glissent sans bruit sur le plancher
Amour
dépêche-toi de t’en aller
tant que je t’appelle encore amour
par habitude des nuits alcalines
malgré le froid qui paralyse mes doigts.

Les poètes ou les effacés

La poésie est la majuscule palimpseste de Littérature
et nous broyés par la dictature subjonctive du fric
roi de droit divin au siècle vingt-et-un
nous effaçons lentement du paysage encombrés de mots
que nos mains éructent dans les marges dérisoires
de la profusion assourdissante.

Biographie

Serge DELAIVE est poète, romancier et photographe. Il est né à Liège en 1965 et baigne, dès l’enfance, dans les livres et la littérature, voyant défiler chez lui des écrivains grâce à ses parents mécènes qui président aux destinées de L’Atelier de l’Agneau, maison d’édition d’avant-garde dirigée par le peintre, graveur, dessinateur et imprimeur de génie Robert Varlez.

C’est à l’âge de 20 ans qu’il commence à écrire des poèmes. À l’université, il fait la rencontre déterminante de Karel Logist. Son premier recueil, Légendaire (Les Éperonniers, 1995 – Collection Feux), atterrit dans les mains de la poétesse Liliane Wouters. Il crée en 1998 la revue littéraire Le Fram avec les poètes Karel Logist, Carl Norac et Carino Bucciarelli.

L’œuvre de Serge Delaive balance entre poésie et fiction romanesque. Elle est imprégnée par le voyage, le suicide de son père, des questionnements sur le temps ou le quotidien. Serge Delaive s’interroge sur l’identité dans une écriture originale, travaillée mais sans ornement, parfois âpre et amère.

Passionné de photographie, il a réalisé plusieurs expositions.

Bibliographie

Légendaire : poèmes – Les Éperonniers, 1995
Monde jumeau : poèmes – Les Éperonniers, 1996
Par l’œil blessé : poèmes – L’Arbre à Paroles, 1997
Revolver : poèmes / linographie originale de Henri Falaise – L’Acanthe, 1999
Le temps du rêve – Les Éperonniers, 2000
Le livre canoë : poèmes et autres récits – La Différence, 2001 (Clepsydre)
Café Europa : roman – La Différence, 2004
En rade : poèmes / préface de Jacques Izoard – Décharge / Gros textes, 2006 (Polder)
Les jours ; suivi de, Ici là : poèmes – La Différence, 2006 (Clepsydre)
Poèmes sauvages – Maelström, 2007 (Bookleg)
L’homme sans mémoire : roman – La Différence, 2008
Le sexe des bœufs : poèmes / illustré par Robert Varlez – Tétras Lyre, 2008
Une langue étrangère : poèmes – L’Arbre à Paroles, 2008
Argentine : roman – La Différence, 2009
Paul Gauguin, étrange attraction – L’escampette, 2011 (Variations)
Art farouche : poèmes – La Différence, 2011 (Clepsydre)
Pourquoi je ne serai pas français – Maelström, 2011 (Bookleg)
Herstal : textes et photographies – Musée de Herstal, 2011
Carnet de Corée : récit de voyage, textes et photographies – La Différence, 2012
Café Europa : roman – Espace Nord, 2012
Meuse fleuve Nord : poème et photographies – Tétras Lyre, 2014
La trilogie Lunus : poèmes – L’Arbre à Paroles, 2015
Nocéan : roman – Maelström Revolution, 2016
Meridianen van de doling (Latitudes de la dérive) / poèmes traduits par Katelijne De Vuyst – Poëzie Centrum de Gand, 2017
Saumon noir : récit et photographies – Éditions de la Province de Liège, 2017
Latitudes de la dérive : poèmes – Tétras Lyre, 2018



Découvrez aussi les Archives de la Page Poésie :

Archives 2018

Archives 2017

Archives 2016