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Page de poésie

Peinture : Philippe Agostini - Texte & photo : Marc Dugardin

La page Poésie vous propose de découvrir des poètes contemporains. Avec l'accord et l'aimable collaboration des auteurs.


Marc DUGARDIN

les mots ont de la fièvre

ils ne sont pas la maladie

- seulement le corps qui tremble

ils ne disent pas tout

ne savent pas même

le tout de ce qui manque

mais ils sont brûlants

comme peut l'être

la gorge

d’un ange déchu

(...)

le poème se tait

témoin

de la page

qui manque dans le livre

 

Extraits de : Dans l'oreille profonde – Le Taillis Pré, 2010



Si je vous écris des poèmes

c'est à cause de ce rythme

plus fort que moi

comme la mémoire d’un abandon

que peut-être je n’ai jamais connu

Il se peut que ce soit d’une

asphyxie dont je me souvienne

C’est de ne plus avoir peur

qu’inlassablement

nous murmurons la prière

(...)

Ce désordre dans lequel

à mon tour je vous écris

cette fièvre

ce corps à corps

avec de la sueur

et de petits saignements têtus

À croire que vous écrire

reviendrait à se blottir

tout contre vous

tout en vous

comme lui, comme au temps

où il n'y avait que vous

(...)

Je t'écris pour te prêter

ce que j'invente pour toi

Je te crache

J'efface tes refus avec ma salive

Je te cherche

au revers de la haine

Je te cherche

Je te trouverai

plus vive

que toutes les mises à mort

(...)

Je t'ai écrit

comme si l'on avait inversé les rôles

pour dévider un peu de tendresse

sur l'écheveau de ta propre histoire

(...)

Je vous parle de mon chantier

là où parler creuse un trou dans la langue

Je vous écris de brouillon en brouillon

de ratures en rechutes

Je vous écris comme je suis

comme ce hasard qui s'est fait chair

Oui, vous toutes

c'est comme cela que nous vous écrivons

pour ce que vous avez porté à votre insu

pour ce qui se tient dans l'imprononçable

(...)

D'abyme en abyme

qui

à qui

cette lettre

je ne sais plus

Elle suffoque

au fond

Là où vivre

pourtant a commencé


Et aimer

 

Extraits de : Lettre en abyme – Rougerie, 2016


Notes sur le chantier de vivre.

On s'y fait bousculer, on y a les pieds dans la boue.

Il n’y a pas de plan et on ne voit pas se dresser le moindre édifice.

C’est un chantier immense, à ciel ouvert, et qui grouille de vivants.

Et je suis l’un d’eux...

(...)

Consoler... je n'en finirai donc jamais avec ce mot !

Embrouillé, comme les rêves de cette nuit, dont j'aimerais

pouvoir tirer quelque chose, ou me tirer, mais dont je me

souviens seulement qu'ils me laissaient dans des situations

indéfinissables, toujours là où il ne fallait pas être,

ou ne sachant ce qu'il fallait être...

(...)

Être vivant, ne rien pouvoir en dire, seule, l'évidence de la musique...


Extraits de : Notes sur le chantier de vivre – Rougerie & Centrifuges, 2017


Marc DUGARDIN est né à Bruxelles en 1946. Il a eu l'occasion de participer à des rencontres de poésie à l’étranger (entre autres au Québec, au Mexique, en Roumanie) et certains de ses poèmes ont fait l’objet de traductions (néerlandais, roumain, espagnol...). Administrateur au Journal des Poètes de 1982 à 1988, il a aussi donné de nombreuses études, notamment sur Pär Lagerkvist, Pierre Dhainaut, Joseph Noiret, Philippe Jaccottet et Pierre-Albert Jourdan.


Marc Dugardin est de ces poètes qui aimeraient que la poésie aide à " mieux respirer ". Il marche, en tant qu’homme, en tant que poète et se nourrit de ce que d’autres ont écrit ou écrivent, cherchant à construire, inventer, comprendre.


Pour lui, écrire est un acte qui s’impose, par quoi l’on est choisi et la poésie, un monde auquel il convient de s’initier.


Les thèmes qu’il développe dans ses recueils sont aussi variés que peuvent l’être les vies ; on retrouve chez lui des thèmes urbains autant que des thèmes ayant trait à la nature, l’influence de ses voyages au Rwanda mais aussi la naissance, l’enfance et le rapport à la mère.


Pour lui, " le vers est donné, il vient comme ça, (…) il n’est pas maîtrisé. " Il faut partir sur un terrain que l’on ne connait pas pour écrire le poème. Ensuite, " l’élaguer, enlever des choses, en rajouter ", donner au verbe une musicalité qui le fasse vivre. Mais aussi du silence.             " Car le poème allie parole et silence. "


Marc Dugardin tient des carnets de notes sur le quotidien, les gens qu’il rencontre, la musique, ses lectures. Il y dépose " les mots sur le chantier d’écriture, les poèmes abandonnés en route ", ce qui lui donne envie d’écrire. Marc Dugardin marche, échange, se laisse saisir par les mots.

 

" Je ne fais pas de la poésie pour dire seulement le beau, qui enjolive. Ce serait de l’imposture ; Il y a une aspiration à la beauté des choses mais la poésie ne peut le dire honnêtement que si elle dit qu’on est mal barré dans ce monde avec ses horreurs, sa violence, nos imperfections. Je ne veux pas de la beauté idéalisée. Il faut situer à partir de quelle réalité on part. "


Parmi ses poètes de prédilection, Pierre-Albert Jourdan, Lorand Gaspar, János Pilinszky, Alejandra Pizarnik, Henry Bauchau, Joë Bousquet, Tarjei Vesaas. Mais aussi Juan Gelman auquel il consacre Lettre en abyme.


Bibliographie


Connivences – Vérités, 1982

Itinéraires de la patience – Le Cormier, 1984 – Prix René Lyr

Ricercare – L’Arbre à Paroles, 1984 – Prix René Gerbault

Poèmes des matins exigeants – Rougerie, 1986

Une parenthèse pour le vent – Rougerie, 1989

Music for a while – L’Arbre à paroles, 1990

Un pas pour l’éphémère, un pas pour l’éternel – Rougerie, 1993 – Prix Arthur Praillet

La peur de la plénitude – L’Arbre à paroles, 1994

L’écoute infiniment – Rougerie, 1999 – Prix Jean Kobs de L’Académie

Adieux ; avec Lucien Noullez – L’Ours, 2000

Solitude du chœur – Rougerie, 2002

Hovenieren in vergetelheid, choix de poèmes traduits en néerlandais – P., 2002

Fragments du jour – Rougerie, 2004

Soupirail d’enfance – Rougerie, 2007

Voyageurs que nous sommes ; photographies de Muriel Claude – La Ravine, 2009

A la escucha – Fósforo, 2009

Dans l’oreille profonde – Le Taillis Pré, 2010

D’écluse en écorce – L’Herbe qui tremble, 2011

Quelqu’un a déjà creusé le puits – Rougerie, 2012

Table simple – Rougerie, 2014

Lettre en abyme – Rougerie, 2016

Notes sur le chantier de vivre – Rougerie & Centrifuges, 2017

En outre, une composition d’Adrien Tsilogiannis sur trois poèmes extraits de " Solitude du chœur " a été créée à Bruxelles en novembre 2016, par Clara Inglese (soprano) et Max Charue (percussions).