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Page de poésie

Illustration Alain Dulac - Photo Ludivine Joinnot

La page Poésie vous propose de découvrir des poètes contemporains. Avec l'accord et l'aimable collaboration des auteurs.


Véronique DAINE

la lenteur nue hagarde des migraines la pluie

l'après-midi la pensée ou la rêvée les cartes

du monde les murs nus les lieux où on a fait

l’amour et nus les mots les listes de courses et

l’inventaire des choses vécues l’odeur de vieille

femme qui arrive parfois dans mes cheveux

la ressemblance entre Diane les génériques

les phrases nues les phoques sur la plage

d’Audresselles l’hiver (ça toussait nu dans la

cour de l’hôtel) les photos de nu les photos

de nu le gars les photos de nu le gars le gosse

nu tabassé jusqu’à la mort nue dans la cellule

nue étroite d’un commissariat et autour de ce

qu’on note nu tout un monde un vomissement

nus nus nus

(...)

 

et traversée par quoi au fond une douleur

à l'épaule gauche l’amour tenu à distance

par la contamination des peurs des chutes

spectaculaires à la lisière du dormir le bonheur

de la grande chienne dans les jambes sa grande

vie et chaleur animales une rêverie de Semois

où elle s’ensauvage en vert une rêverie d’errance

une errance sa chaleur des heures après l’amour

l’écho d’une phrase que je ne saisis pas l’attente

qui n’existe peut-être plus la pensée de l’inutilité

de l’été qui commence à peine et cette pensée

apporterait la démonstration par l’absurde que

l’attente est la seule chose qui existe vraiment

(...)

mais est-ce le temps ou la conscience qui

passe et quelle conscience la conscience peut-

elle avoir de l'instant qui pour être instant ne

peut que lui échapper et mes doigts c’était

déjà pour extraire la peur fichée au corps

quantième inventaire de quoi alors qui passe

ou pertur... et là ça fourche encore ça fauche

déraille et dysfonctionne comme d’habitude

ce qui aurait dû perdurer se met à perturber

tout ce qui perdure depuis l’enfance les doigts

comme la peur perturbe tous les inventaires

qu’on s’applique à faire consciencieuse d’on

ne sait quoi

(…)

 

je suis une femme qui a peur les ginkgos biloba

sont des fossiles vivants ayant survécu je suis

une femme qui a peur de ne pouvoir offrir

des millions d'années et plus récemment je suis

une femme qui a peur de ne pouvoir offrir

ses dernières eaux de fontaine à Hiroshima la

veille une longue lettre à Semprun qui rentrait

de Buchenwald je suis une femme qui a peur de

ne pouvoir offrir ses dernières eaux de fontaine

avant l’ère de pierre sèche depuis 270 millions

d’années je suis une femme qui a peur de pourrir

dans ses eaux usées à 6 heures du matin rue

Schoelcher à Paris

(...)

je voudrais parfois tracer de petits aphorismes

et de petites histoires vibrantes d'émotion pour

ouvrir l’ouvert et vivre vaste vivre vaste je n’ai

que ce mot à la bouche mais toujours avec les

leçons de ténèbres de petites histoires vibrantes

d’émotion de petites historiettes pour mettre

dans le vent la tête toute jambe dehors et la

veine cave à son cou je voudrais parfois tracer

de petits aphorismes et de petites histoires peut-

être juste pour pouvoir bouger comme il faut

la langue qui est parfois comme un plateau

dans la bouche


Extraits de Extraction de la peur - L'Herbe qui tremble, 2016


Véronique DAINE est née à Arlon en 1964. Elle a poursuivi des études universitaires en philologie romane à l'Université de Liège, ce qui l'amène à devenir professeur de français. Lectrice attentive, elle fait découvrir à ses élèves la poésie. Elle aime Ghérasim Luca, Valérie Rouzeau, Lambert Schlechter et Anise Kolt, entre autres poètes.

 

Son écriture fine, ciselée, délicate et souvent fragmentaire chemine le corps et avive rythme et souffle. Respiration du temps de lire. Ses mots creusent et s’insinuent au plus profond de la chair, dégageant une force fragile où la lumière l’emporte sur l’ombre, où la langue gagne sur les peurs, où le désir s’invite, où l’acte créateur amène une réponse aux questionnements métaphysiques. Écrire devient alors une manière de " vivre vaste ".


Ses recueils : Infime est le nom (L’Arbre à paroles, 2003), On parlera dans le vide (L’Arbre à paroles, 2004), Glaires (L’Arbre à paroles, 2005), Fin des révoltes et commencement des lettres (L’Arbre à paroles, 2006), La division des choses (Le Taillis Pré, 2010), R. B. (L’Herbe qui tremble, 2010).


Extraction de la peur, son dernier recueil publié à L’Herbe qui tremble en 2016, vient de recevoir en novembre le prestigieux Prix Marcel Thiry 2017.